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BÔNE en Septembre-Octobre 1879

 

BÔNE en Septembre-Octobre 1879
vu par Paul BOURDE,membre de la Caravane Parlementaire  


Nous doublons le cap de Garde, et nous pénétrons brusquement dans la baie de Bône. La côte d’Afrique décrit beaucoup de ces courbes profondes, dans le repli occidental desquelles des villes se cachent à l’abri des vents dangereux. Mers-el-Kébir, Arzeu, Alger, Bougie, Stora, Bône, se sont bâties ainsi, provoquées par le refuge que leurs rades offraient aux vaisseaux. Le paysage en demi-cercle est gracieux : à droite, les croupes de l’Edough, chargées de forêts, fuient vers l’horizon; au fond, deux mamelons d’une verdure vigoureuse tranchent sur la plaine de la Seybouse ; à gauche, une terre basse borde d’un ourlet noir la surface bleue de la baie. Le bloc blanc de la Kasbah signale de loin l’emplacement de Bône, que deux petites collines cachent encore.

Comme nous approchons, on nous fait remarquer un rocher qui figure un lion avec une vérité que l'on rencontre rarement dans les bizarreries naturelles de ce genre. L'animal est dans une attitude de curiosité profonde dont Barye aurait pu s'inspirer ; il est accroupi, les épaules sont renflées par un geste énergique, il penche la téte et regarde attentivement les vagues qui lui lèchent les pattes de devant.

Peu à peu les collines, s'écartant comme un écran, laissent apercevoir la ligne noire de la jetée, le quai de l'avant-port courant le long d'un contrefort de l'Edough taillé à pic, une haute porte cintrée enjambant le quai, un pied contre la montagne et l'autre dans la mer, et par là-dessus quelques habitations et la tour carrée d'un  minaret. Une fois entré dans le port, on  voit la montagne finir en pente douce, et, sur le versant qui regarde la baie, une cinquantaine de maisons. La ville est invisible de l'autre côté, fâcheusement abritée contre les brises de la mer.

Le débarquement est fort pittoresque. Les goums de la subdivision, rangés sur le quai, le sabre au poing, encadraient la scène. Des agents de police indigènes, portant le turban, la veste, le seraoual et le bas tendu sur le mollet, contenaient avec une badine une foule épaisse où se mêlaient tous les costumes de l'Algérie. Quels contrastes ! Mon oeil étonné allait du feutre mou à la chechia rouge, du chapeau à haute forme au turban, du mouchoir maltais simplement noué autour de Ia téte au haïk arabe serré d'une corde en poils de chameau. Ce qui frappe tout d'abord, c'est combien ces races qui se mélent se sont encore peu pénétrées l'une l'autre, c'est combien Ies costumes restent tranchés. A peine, pendant tout le voyage, ai-je vu quelques pauvres Kabyles passer un de nos pantalons ou enfiler un paletot. Ce compromis entre les deux costumes, inspiré par Ia nécessité, n'était qu'un accident. L'indigéne, plein de mépris pour des vêtements qui moulent les formes et que pour cela il trouve indécents, reste fièrement drapé dans son burnous. Les artistes l'approuvent et la raison aussi , car son costume convient bien mieux que le nôtre au climat. La seule concession qu'un assez grand nombre aient faite à la manie qu'ont les peuples inférieurs de copier les modes de leurs aînés en civilisation, consiste à porter des chaussettes. Le rhume de cerveau a plaidé pour le progrés.

Je faisais cette observation en prêtant une oreille distraite aux compliments que le gouverneur et les autorités municipales échangeaient sur le quai, lorsque le ton du maire éveilla mon attention. II se plaignait vivement. Bône est une jeune ville très-remuante, très-affairée, très-prospère, qui compte aujourd'hui 24,000 habitants, et qui possède un des quatre grands ports de l'Algérie. Elle prétend même que le sien est le meilleur : il est certain que les navires y abordent à quai, ce qu'ils ne peuvent faire ailleurs. Elle partage avec La Calle les bénéfices de la péche du corail, elle a dans son voisinage les mines les plus riches de l'Algérie, elle est le centre d'une exploitation de chênes-lièges fort active, le débouché naturel de la fertile vallée de la Seybouse, le point d'embarquement désigné pour les céréales de l'intérieur de la province. Deux chemins de fer la mettent en relation. l'un avec Constantine, l'autre avec la Tunisie ;elle espère en obtenir deux autres qui la relieront à Tebessa et à Aïn-Beida. Bref, elle est placée et outillée pour devenir ce qu'elle est déjà dans une certaine mesure un des grands centres algériens.

Une seule chose contrarie son existence et nuit à son développement, du moins à ce qu'elle croit : c'est sa subordination administrative à Constantine. Cette dernière ville a violenté  la nature pour se créer un débouché direct vers la mer. On lui a construit une voie-ferrée qui a franchi les ravins et coupé les montagnes à grand renfort d'ouvrages d'art, et on a jeté des sommes relativement énormes à la mer pour lui faire, à Philippeville, un port dont les vagues renversent incessamment les murailles et dont l'entretien reste fort coûteux.

Constantine et Bône sa disputent le commerce des mèmes régions ; les deux voies ferrées parallèles, Guelma à Bône et Constantine à Philippeville, se jalousent et se battent à coups de tarifs. Quelques jours avant le passage de la caravane, la première, pour accaparer les céréales du haut pays, avait abaissé le prix du transport de 15 centimes à 5 centimes par tonne et par kilomètre. Mais l'État, qui plane au-dessus des passions locales, et qui paye une garantie d'intérét aux deux compagnies, ne jugea pas à propos de s'exposer à faire les frais de la lutte et refusa d'homologuer le nouveau tarif.

Un grief de plus sur le coeur des Bônois ! Ils supposent, et peut être n'ont-ils pas absolument tort, que s'ils ont fréquemment le dessous dans cette rivalité, cela tient à ce que Constantine est le siège des autorités départementales et qu’elle pèse sur leurs décisions. Pour égaliser les chances, ils demandent qu’on crée un nouveau département en leur faveur. Leur territoire est le plus riche et l’un des mieux peuplés de la province, il a assez de ressources pour se suffire à lui­même. On s’accorde à reconnaître que la province de Constantine est d’une étendue démesurée et que tous les services en souffrent. Le moment est donc venu de créer le département de la Seybouse.

Voilà ce qu’ils se disposaient à dire à la caravane parlementaire, lorsque, la veille de notre arrivée, l’Indépendant annonça que la province allait être en effet scindée en deux, mais pour créer un département de la Kabylie. Bône se croit sacrifiée, Bône entre aussitôt en ébullition; ces têtes du Midi s’enflamment aisément; on veut manifester, on parle d’accueillir par une bordée de sifflets le gouverneur et la caravane; pourtant on décide sagement qu’on attendra une explication, et sans plus tarder, après quelques paroles de bienvenue, le maire la demande au gouverneur un peu interloqué sur le quai même où il vient d’aborder; M. Albert Grévy le rassure, et une demi-heure après une affiche placardée sur tous les murs démentait la création d’un département de Kabylie. Je ne sais ce qui serait arrivé si la nouvelle  s’était trouvée exacte ; tant qu’elle ne connut pas la vérité, la population fut d’une froideur qui montrait combien elle avait à coeur cette affaire. Pas un cri! Le sabot des chevaux sonnait sur le pavé comme si la ville eût été déserte.

Être chef-lieu de département est le grand vœu de Bône ; il en est d’autres de moindre importance qui ne sont pas moins légitimes. Ce port, le troisième de l’Algérie, d’un mouvement annuel qui atteint 450,000 tonnes, n’a pas de service direct avec la métropole. Les paquebots qui le relient à Marseille passent soit à Philippeville, soit à Ajaccio. Les affaires souffrent beaucoup de ces retards. Certains commerces, celui des primeurs par exemple, très-prospère à Philippeville, est complètement paralysé à Bône. Cette cause d’infériorité ne saurait subsister plus longtemps sans injustice. L’importance du mouvement commercial que je viens d’indiquer réclame une autre réforme. Les questions contentieuses se multipliant sans cesse encombrent le tribunal, qui ne peut plus suffire aux exigences de son quadruple rôle, civil, correctionnel, commercial et musulman. La création d’un tribunal de commerce est urgente.

La ville n’offre rien de particulièrement curieux. Comme dans la plupart des villes algériennes, le passé n’y a pas laissé de monuments et nous n’avons pas encore eu le temps d’en construire. C’est quelque chose comme un Havre au petit pied, un port de mer tout moderne. Elle est divisée en deux parties : le vieux Bône, sur le penchant du contrefort de l’Edough, et le nouveau, qui grandit et s’étale chaque jour davantage dans les terrains plats au-delà du cours National. L’une et l’autre ont un aspect tout à fait européen : des rues larges et tirées au cordeau, de belles incisons d’après le type que nous reproduisons ‘dans toutes nos villes; rien de ce à quoi fait songer le nom de l’Afrique. Il y a bien dans les rues hautes un bout de ville arabe qui a résisté jusqu’à présent à toutes les tentatives d’alignement, mais il nous a suffi d*entrevoir Alger pour y prendre peu d’intérêt.

A Marseille, quand on se promène sur les quais, la confusion des langues frappe vivement; à Bône, elle est bien plus marquée encore. On entend plus souvent le rude accent des Sardes, la langue gutturale et sourde des Maltais, que le français. Sur 24,000 habitants, il y a en effet, près de 5,000 Italiens, autant de Maltais et 6,500 indigènes. Les Françrais sont à peine plus de 6,000.

La vie se concentre sur le cours National, trait d’union entre les deux villes, et autour du port. Presque tous les jours il entre dans la darse un paquebot qui vient de Marseille, d’Alger ou de Tunis, et l’on m’a assuré qu’on y voit constamment dix ou douze grands bateaux : les uns chargent du blé, d’autres du liège, d’autres du minerai. La Compagnie de Mokta-et-Hadid a une flottille  à elle, de même qu’elle a une voie ferrée pour amener son minerai jusque sur le quai. J’ai vivement regretté de n’avoir pu aller visiter cette belle exploitation minière, l’une des plus vastes du monde entier. Elle est à trente-trois kilomètres de Bône, sur les bords du lac Fetzara. L’extraction se fait soit par des galeries souterraines, soit à ciel ouvert. Des centaines d’ouvriers échelonnés sur des gradins pratiqués de cinq mètres en cinq mètres débitent une montagne de fer presque pur. Huit trains amènent, chaque jour sur le quai de Bône 1600 tonnes de minerai.

En été et jusqu’en octobre, il y a souvent aussi dans le port des bateaux corailleurs, ou, pour parler la technique du métier, des coralines. La Calle a toujours été le principal centre de la pêche du corail. mais Bône y prend part également; sa baie contient des bancs assez riches, et il arrive fréquemment que, par les gros temps, des pècheurs de la Calle se réfugient dans son port. De la côte on voit au loin la voile latine des barques, blanche comme l’aile d’une mouette. Le gouvernement ne permet que deux engins : le scaphandre et une sorte de croix de bois accompagnée d’un filet. On attache une grosse pierre à la croix, on la traîne au fond de la mer, et les rameaux de corail qu’elle détache s’entortillent dans les mailles du filet qui les ramène avec lui.

C’est une rude vie que celle de ces marins occupés tout le jour à manoeuvrer cette grossière machine. De dures fatigues, une mauvaise nourriture et les dangers de la mer, pour gagner quarante ou cinquante francs par mois. La plupart sont Italiens; on en compte environ deux mille en Algérie. La précieuse substance qu’ils recueillent a longtemps intrigué les savants. Au commencement du dix-huitième siècle, un naturaliste italien démontra à l’Académie royale des Sciences de Paris que le corail était une plante : « Les branches de cette plante étant tirées de la mer, disait-il, et posées dans des vases où il y ait assez d’eau pour les couvrir, au bout de quelques heures on voit, de chaque tubule, sortir une fleur blanche ayant son pédoncule et huit feuilles, le tout de la grandeur et figure d’un clou de girofle. » L’Académie ne Fut pas cenvaincue. Elle chargea un des élèves du naturaliste,nommé Peyssonnel, d’aller étudier le corail dans ses propres eaux. Peyssonnel fit dans les États Barbaresques un beau voyage qui, aujourd’hui encore, est bon à consulter et constata que « cette prétendue plante n’était, au vrai, qu’un insecte semblable à. une petite ortie ou poulpe ». Le savant italiens son maître, avait pris les tentacules du poulpe pour des pétales et son corps pour un calice de fleur. Il est aujourd’hui bien démontré que le corail se compose des carapaces agrégées d’une infinité de polypes d’une espèce particulière.

J’ai fait, pour la première fois, à Bône, connaissance avec une honorable corporation qui infeste toutes les villes algériennes : celle des Biskris. Biskri, à proprement parler, veut dire natif de Biskra, mais, comme on les compte par milliers en Algérie, il faut croire qu’ils se recrutent un peu partout. Tous les porteurs d’eau de Paris ne sont pas non plus Auvergnats. Le Biskri a généralement de huit à douze ans, il a pour tout costume une chechia rouge et une gandourah. La chechia est une simple calotte et la gandourah est. une simple chemise taillée sur un patron primitif. Représentez-vous un sac et trois trous, un pour la tête et deux pour les bras. Les colons prétendent que le musulman a une horreur instinctive pour l’eau, et la gandourah est blanche juste le jour où on la met pour la première fois. Le Biskri n’a pour toute fortune qu’une petite boite où il loge deux brosses et une boîte à cirage. Armé de cet engin, il vous guigne au coin de la rue. A peine êtes-vous sorti de votre chambre le matin, que vous entendez le cri : « Cirer, m’sieu? » et, quand vous avez fait cinquante pas dans la rue, vous avez à vos trousses douze galopins qui vous montrent leur boite en répétant « Cirer, m’sieu? >> Si vous faites un geste d’acquiescement,c’est une lutte homérique; chacun veut avoir le m’sieu, et vous prenez deux cireurs pour faire au moins deux heureux. Aussitôt que le brillant de vos bottes se ternira un peu, le cri recommencera. Je ne crois pas, pendant tout le voyage, être arrivé à me faire cirer moins de trois fois par jour.

Le Biskri a une autre ressource. Il s’aperçoit tout à coup que vous avez un objet à la main; si menu qu’il soit, il s’élance : « Porter, m’sieu? » Et il vous l’arrache et galope derrière vous. Enfin, s’il n’a aucun moyen décent de vous extraire un sou, il le mendie carrément, il tend la main : « Un sou, m’sieu ! » Pour l’avoir, il s’improvisera saltimbanque; il nouera les pans de sa chemise entre ses cuisses, et tous les tours que vous admirez chez nos acrobates, il vous les fera. Ce jeune corps, un peu grêle, mais généra-lement admirablement fait, a la souplesse de l’osier a l’élasticité de l’acier. Pour cinquante centimes, vous pouvez exécuter une entrée sur une place avec un cortège faisant la roue. Je me souviens qu’à Milianah, nous étions sur la terrasse qui surplombe la pente du Zaccar d’au moins quinze mètres; Lemay dit en riant à. un Biskri qui le harcelait : «Jette-toi en bas. » Il regarda l’abime, en mesura la profondeur et répondit sans sourciller : «Combien donnes-tu?>>

D’abord, la familiarité du gamin choque, son insis-tance importune, mais on s’y habitue. Il n’y a rien de laid ni de déplaisant dans la pure lumière de l’Afrique. La physionomie du petit Biskri est presque toujours charmante, sa tète rasée a des rondeurs bouffonnes, ses yeux noirs pétillent d’intelligence, il ignore la mauvaise humeur, et un large sourire épanouit éternellement ses grosses lèvres; avec cela il est leste et infatigable. Vous vous surprenez quelquefois à jouer avec cette nuée de moucherons dont la turbulence quémandeuse finit par amuser.

Nous sommes montés à travers les mûriers et les pins, jusqu’à la Kasbah. Toutes les villes algériennes ont leur Kasbah; c’est une forteresse généralement isolée, bàtie sur une hauteur, et à. deux fins : tantôt menace et tantôt refuge, tantôt moyen de défense et tantôt instrument d’oppression. En cas de danger, les habitants y enfermaient ce qu’ils avaient de précieux et, au besoin, s’y enfermaient eux-mêmes; plus souvent les canons des remparts étaient tournés aussi bien contre eux que contre l’ennemi extérieur et servaient des maîtres que la population ne s’était pas toujours donnés. Du haut de la Kasbah de Bône nous jouissons d’une vue admirable : la baie est transparente, glacée de reflets; les mamelons qui bossuent la plaine semblent les ouvrages avancés de l’immense citadelle de l’Edough, Bône apparait enveloppée d’une ceinture de jardins. Le paysage est d’une gràce irrésistible dont la note dominante est donnée par la Seybouse, qui s’étale avec le calme d’un lac entre deux haies de tamaris.

Les Guides répètent, les uns après les autres. que la Kasbah de Bône fut prise dans la nuit du 26 mars 1832, à la suite d’un coup de main que le maréchal Soult appela en pleine tribune « le plus beau fait d’armes du siècle ». Le maréchal Soult en avait vu bien d’antres; pour qu’il hasardât un pareil éloge, il fallait une aventure bien merveilleuse. Je rêvais d’une poignée d’hommes accrochés à la corde, grimpant dans les ténèbres et massacrant une garnison. Mais j’avais eu beau chercher, je n’avais trouvé aucun détail dans les historiens. Un événement de ce genre avait dû laisser des souvenirs dans la population.

J’interrogeai l’aimable membre de la municipalité qui nous servait de guide, M. Magliulo:
- De quelle fameuse escalade voulez-vous parler? dit-il.
- De celle de 1832, Yussuf.. ! Armandy..
- Ah! mais il n’y a rien eu de particulièrement extraordinaire dans cette escalade. Il y avait une garnison turque dans la Kasbah et des troupes du bey de Constantine dans la ville, sous les ordres de Ben-Aïssa. La garnison turque se vendit, chaque homme devait recevoir 200 francs payés comptant et une pension de 30 francs par mois. Le bateau la Béarnaise était dans la baie de Bône, c’était mon père qui le pilotait; trente marins en descendirent une nuit sous les ordres du capitaine d’Armandy, évitèrent la ville, grimpèrent la falaise, et une fois arrivés sous les murs de la Kasbah, firent un signal convenu. On leur jeta une corde, ils escaladèrent les remparts à la force du poignet, et on leur livra le fort. Ils en tournèrent aussitôt les canons contre la ville, et de grand matin ouvrirent le feu. Ben-Aïssa lâcha à travers Bône ses trois mille bandits, qui massacrèrent les hommes et les femmes, prirent les enfants pour les vendre, et mirent le feu aux quatre coins de la ville avant de se retirer. Voilà « le plus beau fait d’armes du siècle ». L’armée d’Afrique en a cent autres de plus glorieux.
- J’aimais mieux ma légende.
- Il faut y renoncer, me dit un employé de la mairie qui nous accompagnait. Deux soldats de la garnison turque survivent depuis quarante-sept ans à. leur trahison et habitent toujours Bône. C’est moi qui ordonnance chaque mois le paiement de leur pension.

En redescendant, on nous fait remarquer au loin, sur les flancs de l’Edough, de sombres zébrures qui trouent-en plusieurs endroits le manteau des forêts. Ce sont les traces des grands incendies du mois d’août;chaque année, l’été, avec une déplorable régularité, ramène les mêmes désastres. Souvent, au mois de juillet ou au mois d’août, d’un bout à l’autre de l’Algérie, l’incendie s’allume sur cent points de la région forestière, d’énormes colonnes de fumée obscurcissent le ciel, la flamme court sur les pentes, les broussailles grillées par une chaleur torride flambent avec une effrayante rapidité, le feu s’étend en immenses nappes au milieu desquelles les arbres séculaires se tordent comme de noirs spectres. Alors tout le monde accourt, la population civile et les soldats; mais l’homme est bien faible en présence de pareils fléaux. Cependant on se porte du côté où le vent chasse les flammes, on arrache les broussailles, ou abat les arbres, on pratique à travers la forêt des vides où l’incendie s’arrête faute d’aliments. Le moyen ne réussit pas toujours , une étincelle porte le feu plus loin, il faut recommencer, et on lutte ainsi pendant des semaines entières. Il n’est pas d’année où Bône, situé dans le voisinage de quelques-unes des plus belles forêts de l’Algérie , n’ait deux ou trois fois ce triste et grandiose spectacle d’une montagne qui brùle et vomit la flamme et la fumée comme un volcan.

Comment prend le feu? Parfois par accident, souvent par imprudence; l’indigène incendie des broussailles pour se faire un pâturage, ‘et l’incendie se communique; souvent aussi par malveillance. Le vaincu ne peut plus nous faire la guerre ouvertement, mais il la continue par le brigandage; s’il ne peut plus nous disputer le sol dont il était autrefois le maître, il se venge du moins en nous en ravissant les fruits.

C’est en vain que la loi du 17 juillet 1874 a prescrit les mesures les plus sévères : du 1er juillet au 1er novembre, défense d’apporter ou d’allumer du feu dans l’intérieur ou à 200 mètres des forêts; défense, à moins d’une autorisation expresse, de mettre le feu aux broussailles, dans un rayon de 4 kilomètres; obligation, pour les indigènes de la région forestière, d’exercer un service de surveillance et de prêter leur concours en cas d’incendie; application de la responsabilité collective aux tribus; application du séquestre quand les incendies, par leur simultanéité, semblent indiquer que les indigènes se sont concertés; défense de pâture sur les endroits incendiés. Rien n’y fait. En 1877, 40,538 hectares ont été ravagés par le feu qui a causé un dommage évalué à plus de 1 ,800,000 francs. Les colons demandent une résolution énergique : l’expropriation de tous les indigènes qui vivent dans la région forestière. Le moyen serait sans doute efficace, mais il a quelque chose d’inhumain qui répugne; ce serait le commencement du refoulement, cette extermination déguisée. Au fond de tous les conflits entre conquérants et conquis, il y a toujours la même cause la haine, et nôus n’avons rien fait jusqu’à présent pour l’apaiser.

Les ruines d’Hippone sont, au sud de Bône, à vingt minutes de la porte à laquelle elles ont donné leur nom. Le long du chemin, ce n’est qu’un jardin continu et admirable ; les oliviers, les figuiers, les citronniers, les cédratiers, passent la tète par-dessus les haies; nous apercevons quelques palmiers cultivés ici comme arbres d’ornement, et des bosquets d’orangers qui ploient sous les oranges vertes. Dans nos pays du Nord, ces noms éveillent dl’imagination des idées de chaud soleil, de belle lumière, d’éclatantes couleurs, de grasse fertilité : toute une poésie de bonheur flotte autour d’eux; il nous est agréable de les entendre et nous avons plaisir à les prononcer. Qu’est-ce donc que de voir les arbres eux-mêmes s’épanouir en pleine terre? -Ici, les oliviers sont des arbres comme nos chênes; ce ne sont plus ces végétaux rabougris, tors, souffreteux, qu’on voit en Provence et qui ressemblent à des tronçons de cylindre ou à ces buis que les Hollandais taillent en forme de table. Les haies mêmes me ravissent : elles sont faites de grenadiers, d’acanthes, de lentisques: Noms charmants, plus charmants feuillages d’un vert cru et luisant! Les gigantesques aloès qui bordent la route, épuisés par la sécheresse, dégonflés de sève, laissent traîner par terre leurs feuilles qui ressemblent à des lames d’épées tordues par le feu.

A mi-chemin , on visite la kouba de Sidi-Brahim. On appelle kouba un petit monument élevé au-dessus du tombeau d’un musulman vénéré. L’Algérie en est couverte, je suis émerveillé du soin avec lequel les indigènes conservent les restes et la légende de leurs personnages : la dévotion chrétienne n’est rien auprès de la dévotion musulmane. La Kouba devient une chapelle où les fidèles vont prier, les femmes s’y donnent des rendez-vous, et on les y rencontre traînant après elles des bandes de petits enfants. Figurez-vous une enceinte carrée ou circulaire, et par-dessus une calotte sphérique. Cette forme est familière à. nos pâtissiers parisiens. Rien de curieux à l’intérieur, de mauvaises nattes d’alfa sur le pavé, des murs nus, quelques niches pour recevoir les babouches des visiteurs, un grillage en bois derrière lequel le cercueil du saint repose sous un drap rouge,trois ou quatre étendards poudreux et passés, et un escalier qui conduit sous la coupole. Toutes les Koubas se ressemblent. Ah! depuis les gracieux architectes de Tlemcen, le sentiment artistitique a bien décliné parmi les indigènes de l’Algérie.

Hippone occupait les deux mamelons verdoyants qu’on aperçoit de la mer quand on entre dans la baie. Ses murailles ruinées sont cachées aujourd’hui sous des oliviers centenaires et des jujubiers qui atteignent des dimensions qu’on ne retrouve guère dans le reste de l’Afrique. Les Arabes appelaient Bône B’led-el-Aneb, la ville aux jujubiers. La cité romaine devait être fort grande, et on a calculé qu’elle couvrait au moins six cents hectares. Elle s’étendait très probablement jusqu’à la Seybouse, où l’on a retrouvé les ruines d’un quai avec les boucles de bronze auxquelles les marins antiques attachaient leurs barques. Le seul témoin qui puisse attester encore cette grandeur évanouie, est une vaste construction que l’on trouve sur le mamelon de droite. Qu’était-ce? Les archéologues ont décidé que c’était l’établissement hydraulique -qui distribuait l’eau à la ville. Soit. L’étendue des citernes, l’épaisseur des murs, la hauteur des voûtes, remplissent d’admiration. Un figuier a poussé au milieu de la plus vaste des salles; des cactus veinent des cascades de raquettes d’un vert pâle sur les pans de murs découronnés et éventrés; quand on lève la tête, on voit se profiler sur le ciel les cimes vigoureuses des oliviers et des jujubiers. Depuis qu’il y a des hommes, et depuis qu’il y a des ruines, l’aspect d’un lieu abandonné amène la même réflexion désenchantée. Des empires se fondent et s’écroulent. l’homme croit remuer le monde et fixer le temps, et le temps et le monde restent impassibles. L’oubli recouvre les plus grands noms, la verdure s’installe au milieu des plus admirables monuments, la nature continue aveuglément son œuvre, et sa solennelle indifférence nous accable du sentiment malsain du néant.

Au-dessus des ruines de l’établissement hydraulique, on a élevé un petit monument qui fait peu d’honneur à saint Augustin. On dirait plutôt la maquette que le monument même : une statuette de 90 centimètres sur un petit piédestal à degrés. Les marches sont couvertes de coulées de stéarine et de débris de figues de Barbarie. La stéarine provient des nombreuses bougies que les Maltais viennent brûler en l’honneur du saint. Les débris de figues de Barbarie proviennent des Arabes, qui, lorsqu’on ne peut pas les apercevoir, donnent satisfaction à leurs passions religieuses en lapidant la statue de fruits gâtés dont la pulpe jaunâtre dégoutte le long du bronze.

 

La caravane parlementaire avait choisi Bône comme point de départ de son excursion, à cause des fêtes qu’on avait annoncées. Il devait y avoir inauguration d’une statue de M. Thiers et concours régional. Pourquoi une statue de M. Thiers ? Il n’était jamais venu en Algérie, et il ne s’en était jamais occupé d’une façon particulière. Il avait un esprit clair, mesuré, peu vibrant, à qui le moment suffisait; des semailles en vue de l’avenir de notre race devaient lui paraître choses un peu chimériques, et je suppose qu’il ne s’est jamais fait une idée bien nette du rôle que l’Algérie pourra tenir un jour dans nos destinées. N’importe! En mourant, un citoyen de Bône avait laissé une dizaine de mille francs pour qu’on lui élevât une statue; le conseil municipal avait parfait la somme nécessaire et corn-