
Août
1981, aéroport de Nice.
De mon voyage en Algérie je rapporte un jasmin que des amis m’ont
offert. Problème, les services de la douane et de l’hygiène
n’en veulent pas.
A Mohamed et Nassou

GRAND PERE
POURQUOI ES TU PARTI ?
Je ne l’ai
pas connu, mais aux veillées le soir,
assis dans le jardin, sous la voûte des étoiles,
son fils, mon père, raconte :
« Il
est né dans la haute Provence,
au pays de Giono et celui de Pagnol.
Il est né de cette région aride,
la nature y est rude, la survie difficile
les villages se vident, les champs sont délaissés.
Il est parti en sifflant son espoir.
Sur le port de Marseille, les Provençaux sont là,
préparés comme lui, à quitter la patrie.
Certains rêvent d’Amérique, lui c’est de l’Algérie.
Avait-il d’autres choix ?
Au pays des oranges, après bien des déboires,
il fonde sa famille, il a beaucoup d’enfants.
Il façonne le fer, et chausse les chevaux
sous la poussière mordante, du vent, le sirocco.
D’un labeur sans relâche il construit une maison. »
C’est là
que je suis née,
dans le lit de grand père, dans le lit de mon père.
Mais, l’histoire se répète, car j’ai pris le bateau.
Ceux qui veulent la vie prennent parfois le large.
Ont-ils d’autres choix ?
Oh ! frontières, oh ! promesses, oh ! mirages.
C’est bien de votre faute si nous sommes de nulle part.
De ce voyage lointain
j’ai gardé, dans mon cœur, le partage et l’amour.
Mon héritage ne se monnaye pas.
Je suis riche d’avoir nourri mon âme.
Les différences m’ont agrandie.
Merci grand père d’être parti.
Camille BONNEFOY
22/07/2003
LA
TRINITE
TERRE D’ACCUEIL
Toi le
déraciné
Voyageur volontaire ou simple réfugié
Si ton cœur trop lourd de tristesse embrasée
Comme l’était le mien avant de me poser
Te brûle la poitrine d’un feu inextinguible
Toi l’étranger
Exilé de ta terre, errant sur les chemins
Si ton âme blessée par la haine des crétins
Comme l’était la mienne avant d’être accueillie
Te torture l’esprit et l’écrase en bouillie
Toi l’immigré
Né hors de la patrie, survivant dans l’oubli
Si ton corps fatigué du poids de tes bagages
Comme l’était le mien avant de prendre ancrage
Te courbe sur la route d’une vive souffrance
Viens
Délaisse les grandes villes
La foule indifférente, arrogante et débile
Fuis cette déferlante, fuis les sombres trottoirs
La misère humaine insupportable à voir
Toi, le déraciné, l’étranger, l’immigré, viens !
Camille
Bonnefoy
18/07/2003
Le Jasmin de Koléa
Depuis
quelque décennies
Dès lors qu’on me l’a remis
Dans le jardin pousse un jasmin
Dans le jardin pousse le jasmin
C’est le jasmin de Koléa
Son voyage
fut périlleux
Par des douaniers trop pointilleux
Il a failli m’être enlevé
En pleurs je me suis écriée
C’est le jasmin de Koléa
Oh non
! ne le prenez pas
Oh non ! ne le brûlez pas
Ecoutez le il est vivant
Ecoutez moi car je l’entends
C’est le jasmin de Koléa
Nous avons
bu la même eau
La même terre fut notre berceau
C’est le reflet de mon enfance
C’est une gerbe d’espérance
C’est le jasmin de Koléa
Il est
soigné, il est discret
Il ne s’impose qu’au mois de mai
Les douaniers compatissants
M’ont permis d’aller de l’avant
Depuis,
toutes les années
Dans le jardin au mois de mai
Pousse le jasmin
Le beau jasmin de Koléa
Camille
BONNEFOY
samedi 8 février 2003